Des endospores voyageuses au cœur du réseau de gazUne équipe de l'IPREM découvre une bactérie inconnue voyageant dans les gazoducs européens
Une équipe de recherche de l'Institut des sciences analytiques et de Physico-chimie pour l'Environnement et les Matériaux (IPREM) a découvert une bactérie inconnue voyageant sous forme d'endospore dans les gazoducs européens. Cette première mondiale révèle que nos réseaux de gaz servent d'autoroutes biologiques, un enjeu clé pour le futur stockage de l'hydrogène.
En quelques chiffres
- 130 sites de stockage géologique de gaz en Europe,
- 200 000 km de canalisations de transport sous pression,
- 2 millions de km de canalisations de distribution,
- 332 milliards de mètres cubes de gaz transportés en 2024.
Une découverte au cœur de la transition énergétique
Les réseaux transnationaux de transport de gaz naturel constituent un environnement industriel d'une hostilité extrême. Soumis à des pressions atteignant 80 bars, à des traitements chimiques de déshumidification drastiques et, par conséquent, à une absence quasi totale d'eau, ces millions de kilomètres de canalisations d'acier semblaient jusqu’ici incompatibles avec le vivant. Pourtant, une équipe de recherche de l’IPREM, dans le cadre du laboratoire commun SEnGA en partenariat avec Teréga, vient de bousculer cette certitude en révélant une connectivité biologique insoupçonnée au sein du réseau gazier européen.
Le verrou technologique majeur résidait d'abord dans les modalités de prélèvement. Grâce au développement d’une platine d’échantillonnage stérile et sécurisée inédite, adaptée aux contraintes des atmosphères explosives (ATEX), les chercheurs ont pu isoler des micro-organismes directement depuis le flux de gaz sous pression : une première mondiale.
Les analyses génomiques ont mis en lumière une bactérie totalement inconnue (nouvelle espèce, nouveau genre), appartenant à la famille des Peptococcaceae. Pour survivre aux conditions dantesques du réseau et parcourir des centaines de kilomètres entre le Sud-Ouest, le Bassin parisien et le nord de l’Italie, ce micro-organisme adopte une stratégie imparable : il voyage sous forme d'endospore, une structure de dormance ultra-résistante. Une fois parvenue dans un environnement favorable, tel que les immenses réservoirs géologiques de stockage souterrain (aquifères profonds ou réservoirs d’hydrocarbures déplétés), l’endospore se "réveille" pour accomplir son cycle de vie.
Une bactérie hydrogénotrophe
L’intérêt de cette découverte dépasse la simple curiosité biologique : elle s'inscrit au cœur de la transition énergétique. Cette bactérie est hydrogénotrophe c'est-à-dire qu'elle consomme le dioxyde de carbone et l'hydrogène. Or, les futurs scénarios de décarbonation prévoient l'injection massive d'hydrogène vert dans ces mêmes stockages géologiques. Les tests en réacteurs pressurisés ont révélé que ce micro-organisme réagit à l’augmentation de la pression partielle en hydrogène en adaptant son métabolisme pour produire du formate, une molécule capable d'influencer directement l'équilibre microbien, la géochimie des eaux de formation, ainsi que la qualité du gaz stocké.
En démontrant que nos infrastructures énergétiques agissent comme de véritables autoroutes de dispersion pour la biosphère profonde, cette étude pionnière offre un éclairage indispensable pour anticiper et sécuriser le stockage des énergies de demain. Elle démontre également que l’humain a, une nouvelle fois, repoussé les frontières naturelles en reliant entre eux des écosystèmes isolés depuis des millions d’années.
Bibliographie
Magali Ranchou-Peyruse, Marion Guignard, Guilhem Caumette, Pierre Chiquet, Pierre Cézac, Anthony Ranchou-Peyruse, Gas pipelines, highways for hydrogenotrophic spore-forming bacteria, ISME Communications, Volume 6, Issue 1, January 2026, ycag006

